miércoles 8 de septiembre de 2010

Les racines profondes de la politique antimaçonnique dans la pensée traditionnelle espagnole


Les racines profondes de la politique antimaçonnique dans la pensée traditionnelle espagnole



par Joan-Francesc Pont Clemente



Professeur de l’Université de Barcelone



et Président de la Fondation Francisco Ferrer



Diputado del GM Relaciones exteriores de la Gran Logia Simbólica Española.





Paradoxalement, il y a eu dans l’histoire de l’Espagne des moments où l’antimaçonnerie a été beaucoup plus importante que la Franc-Maçonnerie, l’ennemi théorique qui était poursuivi. Ainsi, en 1738 déjà, le Tribunal de l’Inquisition interdit la Franc-Maçonnerie, une résolution ratifiée par un édit de Ferdinand VI en 1751. La diffusion de l’Ordre sous le règne de Joseph Ier, frère de Napoléon Bonaparte, a contribué à ce que l’Espagne reçoive les idées de rationalisme et liberté, y compris l’abolition de l’Inquisition par Napoléon lui-même mais, à l’instar de bien d’autres choses, la Modernité a été associée à la domination française et a généré un rejet de tout ce qui provenait de France, et donc également de la Franc-Maçonnerie.

Ferdinand VII, dénommé le roi désiré, rétablit l’Inquisition et interdit de nouveau la Franc-Maçonnerie en 1815, qu’il a poursuivie à travers des normes répressives et une action dure de la part de la police en connivence avec l’Inquisition. L’Église et la monarchie bourbonienne apparaissent bien plus qu’unies, comme une seule chose, livrées au combat contre la Nation, contre la Constitution et contre la liberté. À mon sens, il y a à cette époque bien plus de persécuteurs de la Franc-Maçonnerie que de francs-maçons actifs.

À partir de 1820, les divergences initiales entre les libéraux et les francs-maçons, issues de la guerre d’Espagne, laissent la place, après le soulèvement de Rafael de Riego (1785-1823), à une communauté d’idéaux entre eux. En 1824, l’Absolutisme étant rétabli, les uns et les autres suivront le chemin de l’exil. Les francs-maçons s’étant réfugiés à l’étranger ou cachés en Espagne, l’obsession antimaçonnique persiste dans l’action de l’Église et de la plupart des gouvernements, à l’exception des régences de Marie Christine (1833-1840) et du général Espartero (1840-1842), sous lesquelles l’intensité de la persécution diminue. Tournée au départ vers le combat contre l’Ordre, Isabelle II promulgue une amnistie pour les francs-maçons à travers le Décret du 26 avril 1834. Néanmoins, ce n’est qu’à partir de la Révolution de 1868, la Gloriosa, que les pouvoirs publics cessent de poursuivre l’Ordre qui connaît alors un développement fructueux, même si les querelles entre certaines Obédiences subsistent. L’apparition de la Maçonnerie d’Adoption ou de Dames a été, d’une part, un pas de géant dans la revendication du rôle de la femme dans la société et, d’autre part, un nouveau motif d’antimaçonnerie concentré cette fois sur le rejet de la part de l’Église de toute formule de visibilité féminine. Hier et aujourd’hui, les fondamentalismes visent à imposer avec acharnement l’invisibilité de la femme, sa condamnation au rôle d’esclave domestique. Pendant une grande partie du XIXe siècle, l’antimaçonnerie sera une force puissante au coeur de la Monarchie catholique, bien plus importante que la Franc-Maçonnerie. Dans les deux âmes de l’Espagne du XIXe siècle – la blanche, conservatrice, traditionnaliste, catholique, pré-constitutionnelle et antimoderne, et la noire, libérale, constitutionnaliste et ennemie de l’ignorance et de la superstition –, la Franc-Maçonnerie trouvera sa raison d’être dans la deuxième et donc : (i) indépendamment du caractère plus ou moins politique de chaque Obédience, la Franc-Maçonnerie sera du côté de la Constitution et des libertés promues par l’Espagne noire. (ii) Et, pour cette raison, elle sera condamnée, anathématisée et poursuivie – violemment ou à travers le rejet social – par l’Espagne blanche.

Le triomphe des idéaux rénovateurs de l’Espagne noire se produit le 14 avril 1931, avec la proclamation de la IIe République, accueillie avec joie par les honnêtes gens, et donc par les francs-maçons. La défaite viendra du général Franco, vainqueur de la Guerre civile 1936-1939, leader de l’Espagne blanche, qui instaurera un régime nationaliste, catholique, cruel avec l’ennemi intérieur et explicitement antimaçonnique. Le régime de Franco persévèrera dans la doctrine antimaçonnique dont il fait un élément inébranlable de la structure de l’État (à la différence de bien d’autres questions considérées comme accidentelles, comme la politique économique, les relations internationales ou les bons moeurs) jusqu’à la mort du dictateur dans son lit en novembre 1975. Et même après car l’acceptation de la Franc-Maçonnerie en tant qu’association légale n’allait jamais provenir du Gouvernement (un gouvernement qui a légalisé le Parti Communiste espagnol au printemps 1977 mais qui n’a pas osé le faire avec la Franc-Maçonnerie) et cette tâche serait assumée par deux jugements du Tribunal Suprême du 3 juillet 1979. L’Espagne a été l’un des pays catholiques les plus étouffants du monde et a l’honneur douteux d’avoir été le premier pays où a été exécutée (dès le 9 août 1738) l’interdiction de la Franc-Maçonnerie de Clément XII à travers la constitution apostolique In eminenti du 28 avril 1738, avant même que dans les États Pontificaux (dès le 14 janvier 1739). Ce n’est pas par hasard que le patrimoine espagnol de phrases toutes faites conserve l’expression être plus papiste que le Pape pour désigner une attitude intransigeante. Les catholiques de Ripoll, dans la Vieille Catalogne, demandaient au Saint-Siège de déclarer la phrase d’un écrivain réactionnaire, Félix Sardà i Salvany (1844-1916), « le libéralisme est un péché » dogme de foi à travers l’infaillibilité papale récemment établie. La réponse négative de Rome leur a fait penser que le Pontife était atteint d’un virus maçonnique… Actuellement, nihil novum sub sole, le groupe de médias Intereconomía, à droite de la ligne principale du Parti Populaire, emploie fréquemment l’accusation selon laquelle le Premier ministre Zapatero est franc-maçon.

En juin 1751, le confesseur royal Francisco de Rávago (1685-1763) présente un Mémorial qui illustre parfaitement les accusations contre la Franc-Maçonnerie : il soutient qu’il y a des milliers d’hommes ayant une position politique, sociale ou économique importante initiés à la Franc-Maçonnerie et qu’au moindre indice les bons chrétiens doivent révéler leurs soupçons (le même mécanisme de persécution des Juifs dans la Castille et l’Aragon des XVe et XVIe siècles, après leur expulsion par les Rois Catholiques) ; il soutient également le caractère satanique des francs-maçons et condamne le serment de garder le silence sur les activités des Loges comme le plus abject des dangers pour l’Église et pour la Monarchie. En 1752 paraît un opuscule intitulé Centinela contra Franc-masones du frère franciscain José Torrubia (né à Grenade en 1698), édité en petit format et dont je conserve un original dans ma bibliothèque. Il existe pour Torrubia une grande promiscuité entre francs-maçons, luthériens, calvinistes, athées et juifs – une question qui subsistera jusqu’à nos jours – même si l’accusation principale contre les francs-maçons est leur condition de sodomites et, donc, méritant le feu. Presque deux cents ans plus tard, deux auteurs antimaçonniques de l’Espagne de Franco, Juan Tusquets (prêtre) (1901-1998) et Mauricio Carlavilla (a) Mauricio Karl (policier) (1896-1973) considéraient la sodomie (sic) comme l’origine de tous les malheurs du monde, à savoir : le Foreign Office britannique, le communisme soviétique, le président [de la IIe République espagnole] Manuel Azaña, le relâchement des moeurs, le darwinisme et la Franc-Maçonnerie. L’antimaçonnerie espagnole du XVIIIe siècle est un des éléments caractéristiques de la résistance contre la Modernité, comme je l’ai indiqué au début, et donc du combat contre les premiers signes d’émancipation citoyenne, des élites, bien entendu, puisque la grande majorité de la population atteint le début du XXe siècle complètement analphabète. Cette émancipation apparaissait dans les valeurs des Lumières, dans l’influence des Anglais et des Français, dans la tendance égalitaire, dans la tolérance religieuse et dans le combat contre la tyrannie incarnée par l’Ancien Régime. La complète méconnaissance des auteurs antimaçonniques de l’objet de leurs attaques, ce qui les incite encore plus à attribuer à l’Ordre ce qu’ils considèrent comme les maux de la Patrie, est un exemple assez important pour comprendre comme l’antimaçonnerie est un combat contre un fantôme.

Au cours des XIXe et XXe siècle, l’antimaçonnerie emploie quatre fronts de bataille pour attaquer l’Ordre : son anglophilie, son sémitisme, son satanisme et son communisme. L’identification entre franc-maçon et libéral – dans le meilleur sens de ce terme né aux Cortès de Cadix – et celle de ces deux concepts avec celui de juif deviendra l’une des convictions structurantes de l’Espagne blanche dont les porte-drapeaux ont été tout d’abord les carlistes puis, plus tard, le franquisme. 

La constitution apostolique Quo graviora de Léon XII contre les francs-maçons et contre toute société ayant pour but de conspirer contre les pouvoirs de l’Église et de l’État, du 13 mars 1825, sera abondamment diffusée en Espagne au cours de l’année 1827, arrivant même à être incorporée au Droit interne en étant publiée dans la Gaceta de Madrid. Du 16 au 19 septembre 1896 a lieu à Trente le Premier Congrès Antimaçonnique International. Bien évidemment, deux illustres représentants de l’Espagne blanche y sont reçus avec enthousiasme : le député carliste Juan Vázquez de Mella (1861-1928) et le candidat carliste à faire de la Monarchie espagnole catholique une monarchie encore plus catholique, s’inspirant d’un absolutisme sans fissures et du combat contre la Nation (par exemple, son opposition au Registre Civil, au mariage civil et aux cimetières civils est bien connue), qui souhaitait s’appeler Charles VII [Charles Marie de Bourbon et Autriche-Est (1848-1909)]. Lors du congrès, ce personnage a ajouté une nouvelle accusation contre les francs-maçons, qui résonne encore de nos jours : la perte des colonies d’outre-mer est de la faute des francs-maçons. En 1898, après les guerres de Cuba et des Philippines, les francs-maçons ont été taxés de traîtres à la Patrie. Si jusqu’en 1931 l’antimaçonnerie comptait plus d’effectifs que la Franc-Maçonnerie, si jusqu’alors la partie de l’Espagne qui s’opposait aux Lumières poursuivait dans la Franc-maçonnerie, comme j’ai dit déjà, un fantôme (mais avec la potentialité de devenir subversive!, les années de la Seconde République ont vu fleurir toutes les manifestations d’associationnisme, la société espagnole a eu la première opportunité d’atteindre son émancipation, la Franc-Maçonnerie est devenue une culture, plus qu’une organisation, influente, et l’antimaçonnerie a redoublé ses efforts mais maintenant avec un véritable ennemi à combattre. L’antimaçonnerie, née de la pensée traditionnaliste espagnole, avec des influences cléricales italiennes (P.M. Giustiniani) et françaises (Augustin Barruel) s’unirait au fascisme et intègrerait l’un des mythes du national-catholicisme espagnol.

Néanmoins, l’antimaçonnerie aura une influence hors des forces conservatrices, pas seulement sur l’Internationale Communiste, comme on le sait bien, mais aussi sur le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol qui, en mars 1934, interdit aux francs-maçons d’accéder aux postes de direction. Même si, pendant l’exil républicain, le Parti Socialiste a été majoritairement gouverné par des francs-maçons, cette antimaçonnerie germinale de 1934 s’est ajoutée dans les années 70 du siècle dernier au désintéressement à l’égard de la Franc-Maçonnerie de la part de la génération des jeunes catholiques de gauche qui a dirigé le Parti pendant les années de gouvernement – par ailleurs, intensément et profondément réformistes – de Felipe González. Le désintéressement de la majorité des affiliés du Parti Socialiste à l’égard de la Franc-Maçonnerie explique en partie les difficultés pour la reconstruction de l’Ordre en Espagne, à la différence, par exemple, de ce qui s’est produit au Portugal. Ceci explique également les raisons pour lesquelles le principe de la laïcité n’as pas occupé un espace central dans la politique espagnole jusqu’à l’arrivée au Gouvernement en 2004 de la génération de José Luis R. Zapatero. Comme je le disais, le national-catholicisme a incorporé à ses dogmes constitutifs la persécution de la Franc-Maçonnerie. Le phalangisme bien sûr mais aussi les autres groupes intégrant le dénommé Movimiento Nacional. La politique de la main tendue proposée par certains phalangistes « ouverts » comme Dionisio Ridruejo ou Joaquín Ruiz Giménez a inclus des penseurs comme Ortega ou Unamuno, et leurs disciples, mais une politique d’intransigeance, partagée avec les carlistes et les « technocrates », a été menée par rapport aux francs-maçons et aux marxistes. Dans cette question, le général Francisco Franco joue lui-même un rôle majeur. Tout d’abord, pour l’extermination des francs-maçons qui se produit très rapidement dans chacune des villes qui, pendant la Guerre Civile, tombe sous le contrôle nationaliste. Ensuite, pour la publication de 49 articles écrits par Ernesto Jiménez Caballero, corrigés par Franco et Carrero Blanco, et publiés sous J. Boor dans le journal Arriba entre 1946 et 1951. Ils ont été par la suite recueillis dans un livre intitulé Masonería. Franco en est même arrivé de se recevoir lui-même en audience, en incorporant à l’agenda des personnalités reçues pendant une journée au Pardo Mr. Jacking Boor (sic).

L’histoire postérieure, sous la Loi sur la Répression de la Franc-Maçonnerie et du Communisme de 1940, est suffisamment connue. La persécution de la Franc-Maçonnerie pendant les années comprises entre 1936 et 1975 va de pair avec l’anéantissement en Espagne de la liberté de conscience, un intérêt partagé entre le Nouvel État et l’Église Catholique Romaine. Les effets de la conversion de l’Espagne en une friche sans penseurs se font encore sentir aujourd’hui, quand le mandat constitutionnel de séparation entre l’Église et l’État n’a pas pu être pleinement accompli, que le catholicisme continue à disposer du privilège du Concordat et reçoit des fonds publics pour le culte et le clergé, et que le crucifix préside à la cérémonie quand les ministres prêtent serment pour l’exercice de leur fonction devant le Roi. Un avant-projet de loi récent (printemps 2010) tente de résoudre certaines de ces questions, pas toutes, tandis que le Pape prépare sa visite à Barcelone en novembre 2010 pour consacrer la Sagrada Familia de Gaudí en tant que basilique. J’ai essayé d’expliquer dans ce travail comment l’Histoire de l’Espagne contemporaine peut commémorer le 250e anniversaire d’un mouvement antimaçonnique permanent et continu tout en devant se contenter de certaines périodes de cohabitation en paix (peu, très peu, le plus prolongé étant celui qui commence avec la Constitution de 1978 et l’intégration dans l’Union Européenne en 1986), au cours desquelles la Franc-Maçonnerie a pu exercer sa tâche. L’antimaçonnerie a subi la propagande et la répression de l’État et des chaires de milliers d’églises. La Franc-Maçonnerie a contribué à la diffusion des valeurs des Lumières en faisant fonction d’école de formation des citoyens. Quelles forces si dissemblables !

J’ai également voulu démontrer que la persécution franquiste de la Franc-Maçonnerie n’est pas un caprice de national-catholicisme espagnol (un fascisme noyé dans de l’eau bénie alimentant un nationalisme absolument aveugle et ignorant) mais un héritage de la pensée traditionnelle. L’Espagne blanche, celle qui s’est opposée à l’éclairage public des rues de Madrid poussée par le Marquis d’Esquilache (1766), celle qui puise dans Dieu et dans les vieilles lois la force de s’opposer à la démocratie et à la liberté, celle qui crie au ciel face à l’acceptation des droits de la femme, face à la suppression des discriminations issues du choix sexuel, et face à la construction de l’unité nationale à partir de la reconnaissance, avec des traits fédéraux, de la diversité, est l’Espagne antilibérale et antimaçonnique. L’Espagne repliée sur elle-même, qui hait l’étranger, qui ne parle d’autre langue que le castillan, qui est incapable de comprendre la richesse humaine de l’Espagne plurielle, est,
en effet, l’Espagne antilibérale et antimaçonnique. L’Espagne noire, celle du soulèvement constitutionnel de Riego en 1820, celle de la révolution de 1868, celle de l’éphémère première République de 1873, celle des professeurs qui se sont débarrassés de la tutelle des évêques pour défendre la liberté de la science, au prix même de perdre leurs chaires, celles des instituteurs républicains qui depuis 1931 ont appris à des milliers d’enfants à lire et à écrire… c’est l’Espagne libérale, ouverte et tolérante dont nous pouvons nous sentir fiers et à laquelle la Franc-Maçonnerie a fait sa contribution. Vichy, 1er septembre 2010